L'Église débat aussi

Dans une société séculière et pluraliste comme la nôtre, où les débats ne manquent pas, il n’est pas rare que les convictions et les valeurs s’opposent. À leur manière, ces divergences reflètent la variété des regards portés sur la vie et sur le monde mais elles témoignent aussi de la richesse de notre humanité. Même si certaines positions paraissent parfois déroutantes, elles
Mgr Bertrand Blanchet (Photo : IERACI)méritent généralement d’être écoutées et respectées. Voyons-y  une autre façon de reconnaître la dignité de chaque personne. 

Les conditions du dialogue

Il n’en reste pas moins qu’en dépit de ces divergences, des décisions doivent être prises pour le bien commun de tous. C’est alors qu’importe le dialogue. Or, l’une des premières conditions d’un dialogue consiste à s’accorder un minimum de confiance mutuelle. Sinon, c’est peine perdue. De plus, un dialogue authentique implique l’affirmation de ses convictions et de ses valeurs dans le respect de celles des autres. Il ne vise pas à réduire au silence, qu’on soit minoritaire ou majoritaire. Ni à ajuster par le bas en vue d’un plus petit commun dénominateur. Jean-Paul II nous en a donné l’exemple dans le dialogue œcuménique : chaque partie présente sa position avec clarté et sans concession, dans l’espoir qu’il en résulte une meilleure compréhension du point de vue de l’autre. Dans ce cas, chacun s’enrichit du regard de l’autre et situe mieux le sien par rapport à l’ensemble. 

Le défi du discours basé sur la foi

Dans le contexte québécois actuel, il n’est pas facile de dialoguer en faisant appel à notre foi. Certains de nos compatriotes craignent le prosélytisme et l’imposition de nos croyances. D’autres diront : « La religion est fondée sur des dogmes, c’est-à-dire des affirmations non rationnelles; elles ne peuvent donc servir à fonder une position commune. » Souvent, quelqu’un propose de clore le débat de manière péremptoire : « La religion des uns ne deviendra pas la loi des autres. » 

Les personnes croyantes ont, comme tous leurs concitoyens, le droit d’exprimer leurs convictions et leurs valeurs. Une façon sage de le faire consiste à  montrer comment la foi confirme la perspective humaniste et lui confère un supplément de sens. Même alors, il n’est pas certain que les personnes croyantes seront écoutées et que leurs valeurs seront reflétées dans les orientations de la société. 

Dialoguer en terrain commun

Il importe donc aujourd’hui de nous situer sur le même terrain que tous nos compatriotes, c’est-à-dire le terrain d’une commune humanité. (C’est ce que j’ai tenté de faire dans mon article « Comprendre la dignité humaine ».) Cette commune humanité permet d’affirmer, comme disait le poète ancien, que « rien d’humain ne nous est étranger ». Elle nous impose un devoir qui, à long terme, s’avère également bénéfique pour nous : redécouvrir le poids d’humanité que portent nos affirmations croyantes. Notre foi elle-même y trouve un supplément de sens et de crédibilité. Elle révèle notre nature à elle-même et elle en manifeste la grandeur.

Semblable perspective n’est pas propre au Québec. Dans les pays où la question de l’euthanasie et de l’aide au suicide a été débattue, par exemple en Angleterre, dans les états d’Orégon et de Washington, les coalitions qui ont été mises sur pied pour les contrer étaient neutres. Même si, comme en Angleterre, la Conférence des évêques catholiques était membre de la coalition Care Not Dying, les arguments proposés n’étaient pas religieux. Bien plus, le porte-parole de la coalition s’affichait comme incroyant. Quand les évêques ont parlé pour eux-mêmes, ils ont bien évidemment proposé, en plus, des arguments fondés sur la foi et sur l’enseignement de l’Église.

Les croyants découvrent alors quel magnifique supplément de sens leur foi confère aux réalités de la bioéthique et, dans le cas présent, à la question de l’euthanasie et de l’aide au suicide. Cela est particulièrement évident pour la dignité humaine.

Les racines bibliques de la dignité

Dès les premières pages de la Bible, la dignité de l’être humain est affirmée de manière lumineuse. Il parvient au terme de l’acte créateur comme à son sommet. Surtout, il est dit que l’être humain est créé « à l’image de Dieu et selon sa ressemblance. » Commentant le premier chapitre de la Genèse, Jean-Paul II dira que l’homme et la femme constituent un «  sacrement primordial. » Dans la réalité même de leur corps, ils sont signes de ce qu’est Dieu : un être de rencontre et de communion.

L’être humain voit défiler les animaux devant lui et il leur donne un nom, signe incontestable de sa supériorité sur eux. La terre lui est confiée pour qu’il en soit le gérant, soucieux comme Dieu de respecter la vie et de la promouvoir sous toutes ses formes.

Par la suite, Dieu affirme son désir d’établir une alliance avec nous. Au sens premier et le plus riche du terme, cette alliance signifie qu’il veut lier sa vie à la nôtre. À la manière de  l’alliance conjugale, la plus intime de toutes. Puis Jésus nous dira qu’Il veut lier sa vie à la nôtre comme la tête avec les  membres du corps et comme un Père avec ses enfants. Enfin, promesse nous est faite que, dans l’au-delà, nous entrerons définitivement dans la vie de Dieu : nous demeurerons en Lui et Lui demeurera en nous.

La dignité commande la transformation

On le voit, pour les croyants, l’horizon du sens s’élargit jusque là où le regard se perd, dans l’infini. Notre dignité est plus grande que nature. Elle commande donc un infini respect. On comprend saint Léon qui, dans un sermon de Noël s’écrie : « Chrétien, reconnais donc ta dignité. »

Une fois reconnue, cette dignité impose un certain regard sur tout être humain. Elle commande des attitudes et des comportements appropriés dans toutes les dimensions de la vie sociale, économique, politique et culturelle. Les encycliques sociales, de Léon XIII à Benoît XVI, prennent appui sur la dignité de toute personne humaine pour affirmer l’importance de contrer la misère et la pauvreté, de promouvoir l’éducation, d’assurer un travail et des conditions de vie décentes, de promouvoir l’exercice du droit, etc. Quand il s’agit de sexualité, de procréation, d’intervention sur l’être humain, de soins de fin de vie, les textes de l’Église catholique romaine s’appuient encore sur la dignité humaine, comme en fait foi le titre d’un de ces documents : Dignitas personae

Monseigneur Bertrand Blanchet
Archevêque émérite de Rimouski
Auteur, La bioéthique. Repères d’humanité, Montréal, Médiaspaul (2009)


 

 

 

 

 

 

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Quelle est la somme de 3 et 9?*