Pensionnats indiens : un cri

Elle crie. Ou plutôt, elle hurle dans le grand Hall feutré de l'Hôtel Reine-Élizabeth de Montréal. « Hier, ma fille s'est pendue!».

C'est au milieu de l'après-midi du jeudi 25 avril, alors que débute la cérémonie d'ouverture de l'Événement national du Québec de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), que retentit ce cri déchirant. Par contre, les dignitaires ne l'entendront pas; ils sont déjà dans le Grand Salon, installés pour la cérémonie d'ouverture et les discours.

Cette femme est suivie par un cortège, des bénévoles que l'on reconnaît à leur petite veste de couleur. Ils la laissent faire, comme s'il fallait d'abord que cette voix terrifiée et glaçante soit entendue et lancée dans le ciel avant que d'être apaisée.

Cette inconnue devient soudain le visage d'actualité de ce qui est souvent dit à propos des séquelles qui persistent dans les communautés autochtones : taux d'alcoolisme et de violence au-dessus de toutes les normes nationales, ainsi qu'un nombre inimaginable de suicide.

D'après Santé Canada, le « suicide et l'automutilation sont les principales causes de décès chez les premières nations de 44 ans et moins. (Profil statistique de la santé des Premières nations au Canada pour l'année 2000, Santé Canada, 2003) » Le taux de suicide y « est cinq ou six fois plus élevé chez les jeunes Autochtones que chez les non  autochtones ».

« Tuer l'indien dans l'enfant »

Cette voix rappelle à quel point la blessure laissée par les pensionnats indiens, dont le dernier a été fermé en 1996, est encore vive, intense et se perpétue dans les communautés des Premières Nations. Dans mon esprit, cette dame est devenue le symbole de ces générations d'autochtones qui ont été déracinées de leur famills et de leur communauté.

Il est estimé que 150 000 autochtones sont passés par ces pensionnats depuis leur création en 1831. De ce nombre, 80 000 vivent toujours et sont nommés les « survivants ». Puis, c'est avec le gouvernement de John A. MacDonald, en 1883, que l'éducation dans ces pensionnats est rendue obligatoire.

Pourtant, le rapport de la CVR sur l'historique des pensionnats intitulé « Ils sont venus pour les enfants », date aussi tôt que 1620 l'idée d'établir un réseau. Dans une perspective historique autochtone, les « missionnaires venus de France avaient commencé à jeter les bases du réseau des pensionnats indiens... mais sans succès. » Comme m'ont dit certains survivants rencontrés, ils ont « essayé de nous enfermer, mais on s'est sauvé ».

Les commissaires - le juge Murray Sinclair, le chef Wilton Littlechild et Mme Marie Wilson - écrivent que les « pensionnats étaient destinés à faire disparaître les peuples autochtones en tant que groupe distinct au sein de la société canadienne », une « tentative de destruction au nom de la civilisation ». Plusieurs promoteurs du système utilisaient d'ailleurs l'expression « Tuer l'indien dans l'enfant ».

Civiliser ? Prétentions inacceptables

La lecture de ce rapport - presqu'un livre d'histoire - est plus qu'utile pour qui s'intéresse aux questions autochtones : elle est essentielle. Aussi, le rapport sait éviter, la plupart du temps, les généralités.

Ainsi, les commissaires indiquent : « Il serait stupide et erroné d'affirmer qu'aucun peuple autochtone n'a bénéficié des pensionnats indiens. Nombre de personnes se sont présentés devant la CVR afin d'exprimer leur gratitude aux hommes et aux femmes qui ont travaillé dans les pensionnats. » Ils considèrent également que des « liens s'y sont tissés ». Selon eux, c'est « une histoire complexe. »

Mais du même souffle ils réfutent que ces lieux aient été des lieux servant à « faire le saut vers la civilisation ». La prétention que, « malgré leur côté détestable », ces lieux aient aidé les Premières Nations à se « civiliser » et que les difficultés rencontrées aient été « le prix du progrès » sont des positions « inacceptables » pour les commissaires.

Vers la réconciliation

Malgré le cri de détresse de cette mère en deuil, l'ambiance générale était à la guérison : Parce que dire, c'est guérir comme nous l'avions écrit dans un article publié sur ce site, fin avril dernier. Certes, les Églises ne sont pas épargnées par les critiques. Leur présence est accueillie poliment, mais chez l'un ou l'autre, la blessure est encore vive et les démarches de réconciliation demeurent nouvelles. Par contre, comme l'indiquait le commissaire Murray lors de la cérémonie d'ouverture, l'heure n'est pas à la condamnation, mais à l'humilité et à la guérison. Puis, viendra peut-être le temps de la réconciliation.

 


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