La mort d’un être humain

Toute question sur la vie est une question délicate parce qu’il y a des drames humains, parce qu’il y a des souffrances, parce qu’il y a de la douleur. Mais en même temps ces douleurs, ces souffrances, sont les douleurs et les souffrances d’un être humain. Ce ne sont pas que des douleurs et des souffrances ! Ce sont les douleurs et les souffrances d’un être humain. Je voudrais avec vous, méditer et réfléchir sur la question de la fin de la vie. Que faire, lorsqu’avec la maladie, la souffrance et la douleur, la mort se profile à l’horizon.

Comment accompagner cette vie ? Lorsque la vie tire à sa fin et qu’on fait face à la perspective de la mort, comment l’accompagner ? Comment accompagner un mourant? Comment accompagner un vivant qui est mourant ?

Je voudrais attirer votre attention sur Jésus Christ crucifié, sur notre besoin des mourants, sur l’accompagnement des vivants et sur l’appel à faire de notre mort un don.

Contempler Jésus Christ crucifié

Jésus Christ va dire, dans l’Évangile de Jean, « Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne. » Extérieurement ce n’est pas ce qui arrive. Extérieurement on prend sa vie, extérieurement on le frappe, on le flagelle, on le couronne d’épines, on le crucifie. Extérieurement on veut sa mort. Quelqu’un veut sa mort. On lui transperce le cœur pour s’assurer qu’il est mort. On veut sa mort. Pourtant Jésus, de façon assez étonnante, va dire « ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne ». Il a tellement dit « oui » à faire de sa vie un don, que de sa mort même il fait un don, un don à son Père pour nous. Il a tellement fait de sa vie un don, que de sa souffrance même il fait un don. Un don à son Père pour nous. Si quelqu’un à Gethsémani s’était approché de lui et lui avait dit : « écoute, jusqu’ici tu as bien vécu, tu as donné un beau message, maintenant ce qui est devant toi c’est seulement la souffrance et la mort. Si tu veux on va t’aider, on va t’injecter un poison de sorte que tu vas mourir tout de suite sans douleur, tu n’auras pas à vivre la passion, l’agonie, la mort sur la croix. » Est-ce que cela aurait été un service, une aide ou un soin qu’on lui aurait rendu ? Quelle perte cela aurait été pour l’humanité! Sur le plan de la vie humaine, lorsqu’on parle de la vie de quelqu’un, en général on va parler de sa vie avant sa mort. Il a vécu, il a fait ceci, il a dit cela, et il est mort. Comme si la mort ne faisait pas partie de la vie. Comme si la souffrance ne faisait pas partie de la vie. Comme si d’un côté il y avait la vie, puis de l’autre la souffrance et la mort. Comme c’est autre chose. Avec Jésus Christ ce qui est clair, c’est que parler de la souffrance et de la mort c’est encore parler de la vie, car le moment le plus important de sa vie c’est sa mort sur la croix. C’est là qu’il fait le plus pour nous. Sa mort sur la croix, sa souffrance, de l’agonie à Gethsémani à sa mort sur la croix, c’est plus important que toutes les paroles qu’il a dites auparavant, que tous les miracles qu’il a faits, parce qu’il s’est donné jusqu’au bout, parce qu’il a aimé jusqu’à l’extrême de l’amour.

Dans ce sens-là, certainement que pour nous chrétiens, nous ne pouvons faire autrement que partir de Jésus Christ crucifié. D’autant que le crucifié est ressuscité, témoignant ainsi que la mort n’est pas le dernier mot de la vie, la mort n’est pas le dernier mot de l’amour, ouvrant ainsi un chemin vers l’espérance. Tellement qu’encore une fois dans l’Évangile de saint Jean on ne dira pas « à l’heure où Jésus mourait ». Il est plutôt écrit : « à l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père ». C’est une lumière sur la vie et sur l’amour que seul Jésus Christ peut nous apporter. Et certainement que dans un premier temps c’est à la lumière de la foi qu’on accueille cette lumière. Mais en même temps c’est une lumière dont tout cœur humain a besoin. Et c’est pour cela qu’il ne s’agit pas de garder cette lumière pour nous, qui croyons en Jésus Christ, mais, alors que l’être humain cherche un chemin à travers l’angoisse et la mort, nous sommes appelés à témoigner de la lumière de la vie. C’est une lumière que nous sommes appelés à accueillir, mais aussi à transmettre. Parce qu’il y a une lumière qui vient de la croix et qui a le pouvoir de toucher tous les cœurs, quels qu’ils soient, du seul fait que c’est un être humain, du seul fait que c’est un cœur humain. Parce que Jésus Christ a donné sa vie pour tous.

Donc contempler Jésus Christ crucifié. On ne peut pas aborder les questions de la vie et de la mort, et des menaces contre la vie, sans partir de Jésus Christ crucifié, sans reconnaître que nous avons besoin de Lui et de sa croix.

Nous avons besoin des mourants

Le deuxième point c’est que nous avons besoin des mourants. Dans un premier temps, dans la société on peut penser que ce dont on a besoin c’est de producteurs et de consommateurs, de gens utiles qui font fonctionner l’économie ou qui rentrent dans un cycle de vie matérielle. Certainement que cela a sa place dans la vie. Mais est-ce que cela a toute la place ?

Parfois on traite la souffrance et la mort, un peu comme si c’était quelque chose à côté de la vie. Et on voit bien qu’on a peut-être quelque chose à apporter aux mourants, aux personnes qui souffrent, mais on ne voit pas toujours qu’eux aussi nous apportent quelque chose. Que la personne qui souffre, que la personne qui est mourante nous apporte quelque chose et je dirais que nous avons besoin de ce qu’elle nous apporte. Lorsque dans notre famille on est confronté à accueillir l’événement d’une maladie tragique, qui semble avoir pour issue la mort, cela demande du courage, cela demande de la générosité. Et quelle que soit la façon des gens de le vivre, cela demeure difficile.

Mais il n’est pas rare d’entendre dire par des personnes, combien le fait de s’être engagées à être présents auprès d’un membre de leur famille qui en était à ses dernières semaines ou à ses derniers jours, a enrichi leur vie. Comment au-delà du premier moment, quand on se dit qu’il faut se dépasser parce que cela change notre horaire et nos activités, et qu’il faut y mettre du temps, que l’on veut mettre mais qu’il n’est pas toujours facile de trouver, il n’est pas rare qu’il y ait des moments de réconciliation et d’espérance. Il n’est pas rare qu’on découvre qu’une seule seconde peut avoir un poids d’éternité, le pouvoir d’évoquer l’éternité. Je pense à cette dame qui me disait qu’au chevet de sa mère qui en était à son dernier souffle, elle voit ses yeux se tourner vers elle, elle ne parlait plus depuis quelques jours, elle voit ses yeux se tourner vers elle et la regarder avec une telle tendresse, c’est une fraction de seconde mais cela lui a donné un immense souffle d’espérance. Au-delà des difficultés, de très belles choses peuvent se vivre lorsqu’on prend conscience que la personne que l’on accompagne, certainement qu’elle a besoin de nous, mais qu’en même temps on découvre qu’elle aussi nous apporte quelque chose. Quand on s’expose, quand on se rend disponible pour vivre l’événement et en accueillir l’épreuve, on s’ouvre à découvrir la bonté qui rayonne à travers l’épreuve. On a besoin des mourants.

Mettre le mourant au centre

On a besoin comme société, de remettre le mourant au centre ; au centre de la société, au centre de la famille. Dans un certain sens, il y a d’autres éléments dans la vie, et d’autres éléments sont importants, mais on comprend que l’être humain ayant soif de vie, étant fait pour la vie, mais étant exposé à la mort, le moment de la mort demeure un moment clef relié au sens même de la vie. Le moment de la mort peut nous terrasser, comme il peut devenir une ouverture pour l’espérance. Et de mettre le mourant au centre de la société, au centre de la famille, c’est justement donner un espace pour découvrir davantage qui nous sommes. Nous sommes des êtres vivants, mais nous sommes des êtres qui sommes faits pour plus que la vie en ce monde. Nous sommes habités par une soif d’absolu, nous sommes faits pour l’éternité, et dans cet accueil des mourants que l’on peut faire, on touche quelque chose de cette éternité qui se rend présente. Ce n’est pas toujours aussi lumineux à ce moment-là précis. Parfois c’est plus tard que la lumière se fait. Mais il y a des moments de lumière, et il y a une lumière.

Donc contempler Jésus Christ crucifié et découvrir qu’on a besoin des mourants nous fait entrer dans le sens le plus profond de notre vie. Si la vie n’était faite que pour profiter de la vie, n’était considérée comme valable que lorsqu’on est en santé, que lorsque tout va bien, que lorsqu’on est comblé de biens matériels, la vie serait absurde la plupart du temps. Si on est à la recherche d’un sens à la vie, on est à la recherche d’un sens qui va résister à la souffrance et à la mort. On a vécu un échec, la vie a encore un sens. On a été frappé de rejet, la vie a encore un sens. On a été ébranlé par la maladie, la vie a encore un sens. On est dans la perspective de notre mort, la vie a encore un sens. L’idée c’est de découvrir le sens de la vie, qui résiste à tout ce qui fait partie de la vie, qui nourrit lorsqu’il y a la joie, mais aussi lorsqu’il y a la peine.

Accompagner des vivants

Les mourants, avant d’être des mourants sont des vivants. Ce sont toujours des vivants qui sont des mourants. Quand on regarde un mourant, c’est un vivant, un vivant qui est à l’article de la mort, mais un vivant. Et dans ce sens, accompagner les mourants c’est tout d’abord accueillir et accompagner les vivants. Les vivants qui approchent la fin de leur vie. Accompagner des vivants jusqu’à la fin. Accompagner avec les soins, les soins physiques, les soins spirituels, les soins familiaux, jusqu’à la fin. Et cet accompagnement jusqu’à la fin, c’est celui par lequel on dit justement que cette personne qui est mourante, c’est un être humain qui est vivant. Et cela devient un acte de confiance en cette vie humaine et d’espérance en Dieu qui est présent et qui agit. De ce point de vue si on dit que pour vraiment aider quelqu’un qui souffre, ce qu’il faut faire c’est supprimer le malade, par euthanasie ou par suicide assisté, quel que soit le langage que l’on utilise, soin de fin de vie ou aide à mourir, on n’accompagne pas. Dès qu’il s’agit de causer directement la mort de quelqu’un, de poser un geste avec l’intention de faire mourir, on n’est pas en train d’accompagner le vivant, on est en train de supprimer le vivant. On n’est pas en train de procurer des soins, on est en train de supprimer le patient qui a besoin de soins.  On n’est pas en train d’aider à mourir, on est en train de faire mourir.

Donc dans ce sens, la question de l’accompagnement de la vie, c’est d’accompagner la vie jusqu’au bout. Vous êtes familiers avec les questions de vocabulaire qui sont importantes. Si on parle d’acharnement thérapeutique par exemple, cela veut dire vouloir tellement aider qu’on prend des moyens disproportionnés qui n’ont plus de rapport avec les résultats que l’on peut escompter. Quelque part, accompagner la vie c’est aussi accepter que nous soyons des êtres mortels. Mais en même temps, c’est accompagner la vie jusqu’au bout.

Ainsi il est légitime de cesser, d’arrêter des traitements disproportionnés qui n’ont plus comme conséquence d’aider quelqu’un. Donc arrêter le traitement c’est ici accepter qu’on soit des êtres mortels. Ce n’est pas causer la mort, c’est la maladie qui cause la mort. Par contre si on se met à vouloir devancer la mort, parce qu’il y a la souffrance, c’est là qu’on n’est plus en train d’accompagner. On est en train de supprimer.

Faire de notre mort un don

Alors ce sont des questions délicates qui n’ont pas de réponses faciles. Mais certainement que si on reste les yeux fixés sur Jésus Christ, on reçoit la grâce de pouvoir discerner, de pouvoir voir en tout malade un être humain et le bien qu’est tout être humain quelle que soit sa fragilité, quelle que soit l’étape de sa vie, où qu’il en soit dans sa santé, c’est la valeur de tout être humain, le caractère sacré de la vie de la conception à la mort naturelle.

Alors je vous invite à prier parce qu’il y a une lumière qui vient de Dieu. Dieu est vie. Dieu est auteur de la vie, il nous a créés. Et Dieu, dans ce sens, est le premier défenseur de la vie. Mais il défend la vie comment ? Il défend notre vie comment ? Il défend notre vie en donnant sa vie pour nous en Jésus Christ. Et il vient nous montrer que la vie est faite pour être donnée. Que la vie est faite pour qu’on apprenne à se donner. Si tout au long de notre vie, avec nos fragilités, avec nos péchés, avec nos lenteurs, on fait de notre vie un chemin de don, on se prépare à faire de notre mort un don. La mort se prépare en faisant de notre vie un chemin de don. La mort comme passage à la vie éternelle se prépare en faisant de notre vie un chemin de don, un chemin de prière et un chemin de don aux autres, un chemin d’ouverture à Dieu.

Lorsque dans la grâce on rencontre des gens qui ont eu cette grâce, qui ont été ouverts à cette grâce, parce qu’elle est offerte à tous cette grâce, qui ont été ouverts à cette grâce de vivre leur vie comme un don, dans la prière, dans la fidélité au don de soi aux autres, à leur famille, au moment de leur souffrance et de leur mort, alors même que l’on va pour les aider, alors que l’on va pour les réconforter, on découvre que c’est nous qui sommes réconfortés. Je suis certain que vous avez vécu l’expérience. Combien de fois on a voulu réconforter quelqu’un et c’est lui qui nous a réconfortés.

Lorsque quelqu’un fait de sa fragilité et de sa souffrance un don, la lumière jaillit à travers sa fragilité, à travers son regard. L’œuvre de Jésus Christ est puissante. C’est une œuvre d’amour, c’est une œuvre de bonté. Et tous nous avons besoin de cette bonté. Et nous pouvons prier pour que tous en cette société en ce temps que nous vivons, les croyants, comme ceux qui sont plus loin de Jésus Christ, découvrent ou redécouvrent cette bonté de Jésus Christ et ce pouvoir de Dieu sur la vie, et ce pouvoir de Dieu sur la mort. Dieu a le pouvoir de transformer nos morts en don de soi pour les autres par amour, en passage vers la vie éternelle.
 

+ Christian Lépine

Commentaire


Commentaire de Andrée Brousseau | 2014-01-24

Se préparer à donner sa vie en vivant le don. Accompagner un souffrant, un mourant, c'est accompagner un humain vivant sa souffrance, sa fin de vie. Je prie LE VIVANT, Jésus-Christ, de renforcer l'espérance de l'éternité en moi et autour de moi. Merci Christian !

Commentaire de Éliette Brunet | 2014-01-27

Cher Monseigneur,
Très interpellant et utile pour moi votre si beau texte ! En effet, j'accompagne plusieurs personnes de tous âges et j'aurai ainsi des mots pour échanger avec eux ou avec leurs familles. Merci de tout coeur !

Commentaire de Anne Miller | 2014-01-29

Merci Mgr pour cette réflexion. Mais quelle est l'opinion de l'église sur l'euthanasie des animaux très malades ou mourants. Suivent-ils le même principe. Ce sont des créations de Dieu également. À savoir s'ils ont une âme, je pense que oui. Ils ont fidèlement accompagné l'homme depuis toujours. Merci.

Commentaire de Jean-Louis Guillemot | 2014-01-30

La légalisation de l’euthanasie, qui est la gestion totalisante et sans reste de la souffrance, participe de la même rationalisation instrumentale qui consiste à isoler les personnes âgées dans des résidences en marge de la communauté active, productive et rentable. Mais le discours euthanasiste est l’ultime radicalisation de la volonté de faire « le vide » sur les figures de la finitude de l’existence humaine que sont la vieillesse, la maladie, la souffrance. C’est que ces visages de la mort prochaine, inexorable, qui nous contemplent dans la nudité de leur silence, sont autant de miroirs qui nous renvoient à nous-même et viennent nous faire douter du sens que nous donnons à nos vies.
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Quelle est la somme de 4 et 4?*

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