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Visite au salon funéraire : l’envers du décor
Haute Fidélité Vol. 126 (2008) Numéro 3
La mort suscite bien des interrogations. Celles concernant l'au-delà, bien
sûr, mais peut-être aussi certaines questions
plus terre à terre, comme ce qui se
passe «en coulisses» au salon funéraire.
Rencontre avec Benoit Saint-Louis, qui
exerce le métier de thanatologue à Trois-
Rivières.Haute Fidélité : Un thanatologue est-il nécessairement embaumeur?
Benoit Saint-Louis : Le terme thanatologue désigne toute personne travaillant dans le domaine de la mort. Un conseiller aux familles et un transporteur dans une maison funéraire peuvent avoir le titre de thanatologue sans formation d'embaumeur. Le thanatopracteur, en plus d'être thanatologue, a une formation licenciée par le ministère de la Santé publique pour pratiquer des embaumements. Le Collège de Rosemont, à Montréal, est le seul cégep offrant la technique de thanatologie, dont la troisième année d'études se passe en milieu de travail. Ce stage permet à plusieurs étudiants de cibler quel volet ils préfèrent.
H.F. : Qu'est-ce qui vous a attiré vers ce métier ?
B. S.-L. :C'est difficile à dire...Mais je me souviens qu'en 1985, pendant une grève des autobus, mon grand-père maternel, qui était alors directeur de funérailles, était venu me chercher à l'école en corbillard! Et bien avant, au décès de mon grand-père paternel, j'ai fait ma première visite au salon funéraire, dans le ventre de ma mère enceinte de huit mois... Peut-être que tout cela a semé une curiosité. Au cégep, j'avais rencontré un étudiant en thanatologie qui m'avait presque convaincu de bifurquer vers ces études, mais j'avais autre chose à finir. C'est tombé dans l'oubli. Puis, en 2001, n'aimant pas mon emploi, j'ai décidé de retourner à l'école. J'ai fait ma demande en thanatologie. C'était décidé.
H.F. : La réalité du métier en région est-elle différente de celle dans un grand centre urbain?
B. S.-L. : Le bassin de population en région est moindre. Nous avons donc moins de décès et moins de personnel. Celui-ci se trouve à effectuer une variété de tâches, tandis que dans un grand centre chacun peut se trouver affecté à un volet particulier. Certains ne font que de l'embaumement, ou du conseil aux familles, ou du transport. En région, nous faisons de tout. Une journée typique n'existe pas !
Tout commence par le premier appel de la famille. L'employé de garde s'informe du décès, d'un arrangement préalable s'il y a lieu-ce qui permet de prévoir soit une thanatopraxie ou une crémation directe-et demande l'autorisation de procéder au transport du corps.
Les rencontres avec les familles des défunts sont variables. Dans le cas d'une mort subite, cela est moins évident. Si la personne était malade, on constate un certain soulagement. La mort était attendue, le deuil commencé.
Il faut aussi conseiller les familles dans le choix des cercueils ou des urnes. J'aime le côté humain demon travail... mais je ne suis pas vraiment vendeur. Je ne serais pas capable d'abuser d'une personne qui est en deuil pour pousser une vente. Actuellement, le Bureau de normalisation du Québec voit à établir certaines normes concernant la vente.
H.F. : L'embaumement est un des aspects de la mort le moins connu. Pouvez-nous nous le décrire, de façon générale?
B. S.-L. : Avant même l'embaumement, nous faisons une certaine préparation du corps, pour permettre à la famille de revoir le défunt, surtout avant une crémation. Des gens ont des craintes, lorsque par exemple, à l'hôpital, la personne décédée n'était pas très présentable. On s'en occupe. Des familles ont parfois changé d'idée et opté pour l'exposition du corps.
L'embaumement comme tel commence par une asepsie du corps. Il est nettoyé, désinfecté, pour être exempt de contaminants. C'est important, car les gens en seront proches, et dans certaines cultures, on embrasse le corps. Puis vient l'asepsie des orifices de la tête, pour ôter les sécrétions.
Le thanatopracteur étudie le corps. Il a le rapport du coroner et sait reconnaître les traces de telle ou telle maladie. Cela influence le choix de la solution artérielle. Il procède à un soulèvement des vaisseaux, généralement la carotide droite et la jugulaire droite. La solution préservative est injectée par le système artériel, et le sang sort par la jugulaire.
Tout de suite après la mort, le sang commence à se décomposer et descend, par gravité. Le haut du visage peut être très blanc, et l'arrière de la tête, très rouge. Il y a des décolorations. L'injection préservative, en retirant le sang des tissus, prévient la décomposition un certain temps, préserve les tissus, redonne du volume et une certaine couleur au corps.
Vient enfin l'étape plus esthétique. On procède à la fermeture de la bouche, des yeux, au rasage de la barbe. Il faut parfois des restaurations, si une personne a beaucoup maigri. Le maquillage, la coiffure et l'habillement complètent le tout, avant la mise en cercueil.
H.F. : En tant que père de famille, des cas doivent vous affecter plus que d'autres ?
B. S.-L. : Le plus difficile, ce sont les enfants. Même si c'est le premier ou le dixième, c'est contre nature. Quand j'embaume quelqu'un de 99 ans, j'ai envie de dire : «Tu as fait un bon bout de chemin, félicitations ». Quand c'est un jeune enfant sur ma table, ou même un jeune de 20 ans, je pense: «Tu n'es pas censé être ici».
Il faut être capable d'en parler, avec ses collègues, pour ventiler...Et quand je rentre à la maison, je dis : «Merci Seigneur, mes enfants sont en santé », et je les serre plus fort.
Je sais pertinemment que ceux qui sont embaumeurs sont faits pour être embaumeurs. Tu l'as ou tu ne l'as pas. Et puis, si tu mets dix embaumeurs ensemble dans une fête, tu vas voir qu'ils sont des bons vivants. Ils ne sont pas tristes. On est capable de faire la part des choses.
H.F. : Est-ce que votre perception de la vie et de la mort est interpellée par votre travail ?
B. S.-L. : Je dirais que oui. On est toujours confronté au deuil. Au point de vue de ma foi personnelle, cela me pousse à dire : je ne peux pas croire qu'après, il n'y a rien. Je serais déçu que ça s'arrête là ! Dans une société qui cache la vieillesse, où la mort est taboue, il faut apprécier chaque moment et profiter de la vie. Surtout, il nous faut être proches les uns des autres.
Propos recueillis par Sabrina Di Matteo



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