Messe en solidarité aux victimes et familles de l'attentat de Québec

2017-02-03

Tous frères et sœurs en humanité

Homélie de la messe pour les victimes de l'attentat à Québec

Lundi 30 janvier 2017 - Cathédrale Marie-Reine-du-Monde

Mgr Christian Lépine, archevêque de Montréal



Devant la violence

Des vies innocentes viennent d’être enlevées dans un attentat à l’intérieur d’une mosquée à Québec. Quand arrive une tragédie innommable, quand des personnes innocentes sont tuées, nous sommes tous dépassés. Nous parlons de paix, nous voulons la paix, et pourtant l'esprit du mal existe, l'esprit de haine existe, l'esprit de violence existe. La question qui pourrait se poser c'est : lorsqu'il y a la violence, l'injustice, le terrorisme, comment est-ce que cela m'affecte ? Comment est-ce que cela affecte mon regard ? Il peut arriver parfois que cela entraîne des sentiments de peur, des sentiments de colère et peut-être même des sentiments de haine. Et quand cela va jusqu'à entraîner un mouvement intérieur de peur, qui devient de la colère, qui devient de la haine, c'est un peu comme si on voulait répondre à la haine, par la haine.

Est-ce qu'on peut répondre à la haine par la haine ? Répondre à la haine par la haine c'est entrer dans une spirale, une spirale qui n'a plus de fin. Et finalement, alors même qu'on était pour la paix, en entrant dans la spirale de la haine on agit contre la paix. Alors même qu'on voulait aller contre la violence, contre le terrorisme, on devient soi-même un artisan de violence. Est-ce que je crois, est-ce que nous croyons que nous pouvons vaincre le mal par le bien? Est-ce que nous y croyons? C'est une question exigeante parce que cela n'est pas une question qui va dans le sens de penser et de dire qu’il faut que les autres changent pour que cela aille mieux! C'est une question qui s’adresse à chacun et chacune d’entre nous : « Moi qu'est-ce que j'ai à changer pour que cela aille mieux, pour que cela aille mieux en moi, pour que cela aille mieux à travers moi ? »

Regard sur la dignité de l’autre

Un des éléments le plus importants c'est le regard : « Comment est-ce que je vois l'autre ? » Quand je vois l'autre qui est différent de moi, quand je vois l'autre que je ne comprends pas, est-ce que je vois en l'autre un être humain ? Est-ce que je vois toujours en l'autre un être humain ?

La Parole de la Bible nous offre une richesse inouïe pour toujours convertir notre regard. Parmi les paroles les plus puissantes de la Bible, on trouve dans le premier chapitre de la Genèse : « Dieu créa l’être humain à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. » (Gn 1, 27). Tout être humain, de toute l'histoire de l'humanité, de tout lieu, de tout temps, de toute race, de toute culture, de toute langue, tout être humain est créé à l'image de Dieu. Nous le savons! Mais dans les moments où nous sommes concernés, consternés par des attentats, c'est le moment de se le rappeler, de se le redire. De ne jamais cesser de se le redire! Nous sommes tous frères et sœurs en humanité parce que nous sommes tous des êtres humains, nous sommes tous créés par Dieu, nous sommes tous créés à l'image de Dieu et nous sommes tous appelés à entrer en alliance avec Dieu. C’est là le regard profond que nous sommes appelés à avoir les uns sur les autres. Chaque fois qu'il y a en moi ou en nous la peur, la colère, peut-être la haine, ne pas laisser la peur s’installer, la colère dégénérer jusqu'en haine et la haine nous emporter. Intervenir au plus tôt en se mettant devant Dieu, en demandant à Dieu qu'Il nous donne ce regard qui ne cesse de voir en chaque être humain la dignité de la personne.

Est-ce que la violence existe? Oui. Est-ce que le crime existe ? Oui. Est-ce que les injustices existent ? Oui. Mais est-ce que je peux traverser ces événements sans que mon regard soit marqué jusqu’à être perverti ? Est-ce que je peux traverser ces événements en demeurant affermi dans mon regard sur la dignité de tout être humain. Lors de l’attentat c'était des victimes qui étaient ciblées, derrière ces victimes c'est la communauté musulmane qui était ciblée. Et derrière la communauté musulmane, dans un certain sens nous étions tous ciblés parce que nous voulons être une terre d'accueil pour toute personne de tout horizon. Alors est-ce qu'on généralise ? Un tel ou un groupe a commis un attentat, est-ce qu'on généralise pour viser toute une communauté ?

Alors je vous invite à ne jamais cesser de demander à Dieu de renouveler votre regard sur l'autre, afin de toujours pouvoir regarder l'autre dans sa dignité d'être humain, quel qu'il soit.

Le pouvoir de la rencontre

L'autre enjeu c'est de croire au pouvoir du bien. Il est beaucoup plus facile, dans un certain sens, de croire au pouvoir du mal que de croire au pouvoir du bien. Le mal se présente toujours comme une affirmation de pouvoir. Et le bien semble faible devant le mal. Pourtant seul le bien a le pouvoir de toucher les cœurs en profondeur et de les transformer pour construire. Alors croyons-nous au pouvoir de la patience, au pouvoir du pardon, au pouvoir du dialogue ?

Le premier geste à poser pour y arriver n’est-il pas de rencontrer ? Combien de fois cela nous est-il arrivé dans notre vie, après avoir eu des préjugés vis-à-vis des gens d'une autre culture, d'une autre croyance que la nôtre, de faire des rencontres qui ont fait fondre nos préjugés ? On s'est aperçu que ce sont des êtres humains comme nous, que nous sommes tous des êtres humains. Peut-être faut-il se demander, qu'est-ce que je peux faire pour rencontrer l'autre, plutôt que de s'installer derrière des murs ? On peut savoir d'avance que si on prend le temps de rencontrer l'autre, nos préjugés vont fondre. Parce que les préjugés se protègent, pour ainsi dire, derrière le mur de l'ignorance. Prendre le temps de rencontrer l'autre c'est important.

Dans la foulée de l’attentat, nous avons répondu par la rencontre et le recueillement. Rencontres pour se faire proche des victimes et de leur famille, rencontres avec la communauté musulmane. Dans l’ensemble du Québec et du Canada, les cœurs se sont laissés toucher par la tragédie, et, quelles que soient les croyances, ont voulu communiquer leur soutien. Les responsables politiques, des membres de la société civile de tous les horizons, des juifs, des chrétiens, ont voulu tendre la main par la prière, la pensée et la présence, aux personnes touchées par ce drame humain, et à la communauté musulmane qui se sent souvent pointée du doigt lorsqu’il y a des attentats terroristes.

Simplement se rencontrer. On s'est dit tous ensemble que c'est important de prendre le temps de se rencontrer pour tirer du bien de cette tragédie personnelle, familiale et communautaire. Du bien peut en ressortir si on approfondit toujours notre regard sur la dignité de l'autre, et si on répond à l'appel à se rencontrer.

Instrument de paix

Le Pape Paul VI avait déjà dit : « Il faut construire une civilisation de l'amour ». Le Pape Jean-Paul II avait dit : « Nous sommes appelés à construire une civilisation de l'amour et de la vérité ».  Et le Pape François a enrichi ces expressions en disant, en nous invitant, en nous interpellant à construire une civilisation de la rencontre. Il est important de prendre le chemin de la rencontre.

Ne pas avoir peur de rencontrer l'autre. Faire confiance que l'autre aussi est un être humain, comme moi, comme nous tous. Faire confiance que tout en ayant des croyances diverses, des convictions diverses, nous faisons tous partie de la même humanité, du même pays, de la même province, de la même ville, de la même société, et que nous sommes appelés à nous rencontrer.

On peut avoir tendance à construire ce qu'on pourrait appeler des ghettos ou des îlots séparés les uns des autres, et à penser qu’ainsi la paix va venir. Mais cela ne fonctionne pas, car si on ne se rencontre pas les préjugés grandissent. Lorsque surviennent des tragédies, les préjugés augmentent. Comment devenir des instruments de paix ?

Regarder l’autre dans sa dignité, prendre le temps de rencontrer l'autre, prendre le temps de connaître l'autre, cela se fait sur le plan personnel et communautaire, religieux et social. Pourquoi ne pas établir un contact? Pourquoi ne pas penser rencontre ? Et en pensant regard, en pensant rencontre, cela va contribuer à calmer la peur, apaiser la colère, extirper l’esprit de haine. En remplaçant le mur de l’ignorance par le pont de la rencontre on dépasse les préjugés, on découvre des raisons de faire confiance, on apprend à entrer en dialogue et à construire la paix.
Je vous invite à confier à Dieu votre cœur pour qu’Il vous comble de sa Paix et qu’Il nous guide sur le chemin du respect mutuel et de l’ouverture du cœur. Vous pouvez recourir à cette magnifique prière de saint François d'Assise « Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix ».

Vaincre le mal par le bien

C’est l'enjeu de la continuité où nous voulons apporter des semences de paix pour vaincre le mal par le bien; pour vaincre la peur, la colère et la haine par le bien.

Quand on se laisse aller à penser qu'on va vaincre la haine par la haine, la haine a vaincu parce qu'on est devenu la haine. Si on reste dans la paix et dans la bienveillance devant la haine, le bien va vaincre dans notre cœur. Et si on le fait ensemble, le bien va vaincre dans la société.

Avec Jésus Christ, avec la foi chrétienne, on a tout ce qu'il faut, toutes les ressources spirituelles pour pouvoir garder en nous un cœur en paix et un cœur de paix, parce qu'il s'agit non seulement de la paix qu'on pourrait travailler à avoir, mais il s'agit de la paix que le Christ nous donne. La première parole que Jésus Christ dit lorsqu'il se manifeste à ses apôtres après sa résurrection est « La paix soit avec vous ». Et nous qui sommes des disciples de Jésus Christ crucifié et ressuscité pourquoi n'aurions-nous pas comme premier geste, première parole, lorsque nous rencontrons les autres, différents ou non, « La paix soit avec vous ». Et si nous laissons la paix du Christ habiter notre cœur, nous pourrons le faire. Cela viendra du cœur, cela viendra de l'âme. Et nous pourrons construire des liens de dialogue et des liens de paix. Et cette tragédie qui vient de nous frapper pourra avoir été un moment qui devient l'occasion de se dire « faisons plus ». Faisons plus pour prier, faisons plus pour la paix, faisons plus pour le dialogue, faisons plus pour la rencontre.


+ Christian Lépine
Archevêque de Montréal

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