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Faire communion dans la diversité: L’expérience des premiers chrétiens

Haute Fidélité Vol. 126 (2007) Numéro 2

Nous sommes peut-être portés à idéaliser les premières décennies du christianisme et à croire que l'harmonie coulait toujours au sein des communautés. Pourtant, les lettres de Paul regorgent d'exemples montrant qu'il en était souvent autrement. Retenons-en deux particulièrement éloquents, tous deux en lien avec le partage du Repas sacré, en l'occurrence l'incident d'Antioche (Ga 2,11-14) et le scandale à Corinthe (1 Co 11,17-34), et voyons comment Paul solutionne chaque cas.

Antioche: le choc des cultures


La communauté d'Antioche regroupe des chrétiens issus du judaïsme et du paganisme. Les judéo-chrétiens, pour la plupart, observent encore les prescriptions de la Loi juive, surtout celles relatives à l'alimentation, qui les empêchent de prendre les repas avec les païens. Les pagano-chrétiens, quant à eux, sont admis dans la communauté chrétienne sans avoir à se soumettre ni à la circoncision ni à quelques autres ordonnances de la Loi. Paul s'est vigoureusement battu pour qu'il en soit ainsi ; car, dira-t-il, si la Loi est encore nécessaire, Christ n'est pas utile. Mais si Christ remplace la Loi, les pagano-chrétiens n'ont pas à s'y soumettre. En conséquence, Paul considère que les deux groupes peuvent et doivent se réunir à lamême table pour partager le Repas sacré. C'est d'ailleurs la pratique qu'il est parvenu à établir au sein de la communauté d'Antioche, avec le concours de Barnabé, son collaborateur.

Mais cette pratique sera mise à dure épreuve lors d'une visite de Pierre à la communauté. S'étant d'abord rendu à la logique de Paul, il consent à la commensalité, non sans malaise cependant. Mais quand arrivent des judéo-chrétiens de l'Église de Jérusalem, qui, elle, n'a jamais eu à subir le test de la mixité, voilà Pierre pris de scrupules. Ces nouveaux venus l'auraient-ils menacé de le dénoncer à l'Église Mère ? Toujours est-il que Pierre se retire de table et, à la consternation de Paul, entraîne Barnabé avec lui. Scandale ! Causé par nul autre que Pierre ! Paul s'en prend alors au chef des apôtres avec vigueur, devant tout le monde, ne lui cédant en rien.

Si Paul n'avait pas réussi à redresser la situation, il y aurait eu schisme en partant : une Église judéo-chrétienne, de première classe, et une Église pagano-chrétienne, de seconde classe. On peut donc imaginer tout ce qu'il a fallu d'éducation, de discernement et d'accommodement, avant et après l'incident, pour en arriver à maintenir l'unité de cette communauté dans un tel choc des cultures.

Charité et communion à Corinthe


Le problème de la communauté corinthienne est d'un autre ordre, mais tout aussi scandaleux. Cette communauté, majoritairement composée de pagano-chrétiens, rassemble diverses classes sociales. Elle se réunit, le dimanche très probablement, pour faire mémoire de la Cène du Seigneur au cours d'un repas. Or, les riches s'empiffrent et s'enivrent tandis que les pauvres, eux, doivent se satisfaire de leur maigre pitance. Ces derniers sont humiliés, ravalés à l'inacceptable rang d'infériorité. La distinction des classes est donc maintenue au moment ultime d'honorer la mémoire du Seigneur, celui qui a combattu les inégalités. 

Paul fulmine ! Son reproche ne concerne cependant pas l'état de dignité ou d'indignité des participants au Repas sacré (même si plusieurs d'entre eux se sont adonnés à de graves écarts de conduite comme en font foi les nombreux exemples étalés dans la lettre) ; il vise plutôt le manque de respect et de charité d'un groupe envers l'autre, au cours de la célébration elle-même. Paul croit, à raison, que le fait d'être uni à Christ doit être source de respect entre les membres de la communauté.  

Ce problème de Corinthe était loin d'être facile à corriger, car quelles que soient les recommandations de Paul, quelles que soient les efforts de chacun des groupes, les différences extérieures ne pouvaient être annihilées complètement. À quel type d'accommodement Paul a-t-il donc eu recours, cette fois, pour préserver la communion ? Eh bien, il demande que chacun prenne son repas dans sa propre maison avant la rencontre communautaire. 

Il s'agit cependant d'une mesure ponctuelle, dans une situation précise ; qui ne présuppose pas l'abolition générale du repas communautaire lors des rencontres dominicales. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Paul sacrifie une pratique très belle pour sauver l'intégrité du groupe et la dignité de la célébration. 

Même si, de prime abord, le problème corinthien semble moins périlleux que le problème antiochien, il est peut-être plus tenace et plus sournois ; car il a traversé les siècles sans être jamais vraiment mâté. 

Ce que l'on doit retenir dans chacun des cas, c'est que la mesure adoptée n'est pas nécessairement universelle, mais adaptée. Dans le premier cas, Paul ne concède rien ; dans le second, il consent à un compromis. Ces « pratiques d'harmonisation » peuvent-elles nous inspirer, aujourd'hui ?

OdetteMainville 1
Professeure titulaire
Université deMontréal

1 L’auteure, exégète spécialiste du Nouveau Testament, est professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions.

 

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