Montréal

Le Pont a récemment organisé une conférence pour les professionnels œuvrant auprès des personnes vulnérables chez les immigrants. Près d’une centaine de participants ont à cette occasion entendu la conférencière Garine Papazian-Zohrabian aborder le thème « Traumas, traumatismes, adaptation et résilience : quels concepts pour quelles pratiques ? »

« Cette conférence a radicalement changé notre vision des choses. Nous avons amorcé un véritable tournant dans notre façon d’aborder les bénéficiaires », raconte Arthur Durieux, coordonnateur du centre d'accueil Le Pont. Alessandra Santopadre, responsable du programme de parrainage des éfugiés et des demandeurs d’asile du diocèse, le confirme: « Après cette conférence, nous avons suivi des cours en ligne pour être mieux formés».

Garine Papazian-Zohrabian, psychologue de formation et femme d’une grande humanité, a pendant plus d’une heure discuté d’un sujet qui la passionne : les traumas et la résilience. « C’est une thématique lourde, mais humaine. Nous parlerons de moments durs de la vie, d’expériences difficiles, mais aussi de résilience et d’adaptation », a-t-elle expliqué.

« Savoir mettre plusieurs paires de lunettes »

« Il faut éviter d’apposer des étiquettes, de trouver des pathologies à tout prix. Plus on limite notre regard, plus on rate des choses, des aspects de la personne qu’on écoute », a précisé la conférencière. Vu la complexité de l’humain, son étude ne peut se réduire à l’exploration d’une seule théorie, d’un seul comportement. Il faut tenir compte de l’intériorité, des sentiments, des influences (croyances, famille, culture). Varier les approches devient alors indispensable lorsqu’on s’adresse à des gens venus d’horizons différents.

Si diverses approches s’avèrent nécessaires à l’étude d’un trauma, tout n’est pas source de traumatisme. Certaines personnes s’adaptent, d’autres « non ». De nombreux facteurs permettent de développer des stratégies, a-t-elle souligné, comme en témoignent les pistes données aux participants pour le dépistage et l’évaluation des traumatismes. Les travailleurs sociaux, intervenants spirituels et bénévoles de centres sociaux présents se sont montrés très sensibles à ces pistes. Ils étaient notamment préoccupés par la détection des traumatismes, lesquels ne pas nécessairement visibles en une seule rencontre par manque de temps et de confiance.

Les causes des traumatismes sont parfois profondes et nécessitent une exploration du contexte, des liens familiaux, des relations, des perceptions, des valeurs, des croyances et des faits, comme l’a souligné la conférencière : « Cela pose un défi du point de vue institutionnel en raison du morcellement du système. Il faut une approche holistique (physique, psychique, sociale), sans chercher à tout diagnostiquer. Il faut tenir compte des récits, des cultures, du ressenti. S’occuper d’un enfant, par exemple, nécessite aussi de s’occuper de ses parents. »

Prendre le temps d’écouter

Madame Papazian-Zohrabian s’est penchée sur les pratiques d’intervention auprès des personnes traumatisées: que faire et comment faire?

Il faut adopter une approche globale, offrir à l’individu des moyens, des espaces et le temps nécessaire pour qu’il puisse s’exprimer librement sans étouffer ses sentiments. Comme l’expliquait la conférencière, savoir entendre la haine ou la colère de l’autre est parfois difficile. On veut éviter de « déshumaniser ». Les sentiments exprimés librement nous permettent de traiter des comportements jugés inappropriés.

L’individu peut se montrer résilient et savoir rebondir après un trauma. La résilience s’exprime différemment selon l’individu, son environnement, sa capacité à juger un événement comme positif ou à entretenir des liens avec son entourage. On lui offrira alors des mécanismes adaptés, car la résilience est un processus dynamique et évolutif.

« Il est nécessaire d’éduquer la justice, les avocats, les enseignants et l’état! »

Durant la période de questions, Arthur Durieux a souligné la pertinence des propos de la conférencière en raison des personnes qu’il rencontre au centre d’accueil. Le problème du « rapport au temps » chez les individus traumatisés a été soulevé. « La confusion dans le temps permet de détecter un trauma », comme l’avait mentionné plus tôt la psychologue: « On ne tient pas compte de leurs demandes faute de repères temporels. Il est nécessaire d’éduquer la justice, les avocats, les enseignants et l’état ! » Il est nécessaire de suivre les bénéficiaires sur le long terme, a indiqué Régina, bénévole au Pont. Les écoles et organismes communautaires sont des portes d’entrée vers les familles : « on veut prévenir, pas seulement éteindre des feux. »

L’éclairage apporté durant la conférence a permis aux participants de repartir avec de bons outils d’intervention. Madame Papazian-Zohrabian a partagé d’ailleurs des ressources et des liens d’accès  des cours en ligne, outils essentiels à tout professionnel œuvrant auprès de personnes vulnérables chez les immigrants.
 

*Garine Papazian-Zohrabian est professeure agrégée au département de psychopédagogie et d'andragogie de la Faculté des sciences de l'éducation de l’Université de Montréal. Elle est aussi membre de l’Ordre des psychologues du Québec et chercheuse membre du SHERPA.